Moyennes arithmétique et géométrique

Etant donnés deux nombres réels a,b strictement positifs, il est facile de prouver que leur moyenne géométrique \sqrt{ab} est inférieure ou égale à leur moyenne arithmétique \frac{a+b}{2}. En effet :

    \[\dfrac{a+b}{2}-\sqrt{ab}=\dfrac{1}{2}\left(\sqrt{a}-\sqrt{b}\right)^{2}\geqslant0\]

L’objet de cet article est de présenter la version générale de ce résultat, à savoir la comparaison entre moyennes géométrique et arithmétique, pour n nombres positifs x_{1},\cdots,x_{n} (avec n\geqslant2) :

    \[\sqrt[n]{x_{1}\cdots x_{n}}\leqslant\dfrac{x_{1}+\cdots+x_{n}}{n}\]

Nous ferons référence à cette célèbre inégalité en la désignant par l’IGA (acronyme-maison pour « inégalité géométrico-arithmétique »). Il en existe diverses démonstrations. Quatre d’entre-elles ont été retenues : elles sont présentées aux sections 1 à 4. La première, qui est aussi la plus concise, repose sur un argument de convexité. Les trois suivantes sont plus alambiquées mais présentent néanmoins un certain intérêt, ne serait-ce que par leur élégance. L’intérêt de la preuve présentée à la section 4 est historique : elle apparaît en 1821 dans le cours d’Analyse Algébrique de Cauchy. Les sections 5 et suivantes proposent des exemples d’utilisation de l’IGA.

Remarque

Les puissances avec exposant rationnel (et, en particulier, la notion de racine n-ème) sont étudiées à la section 5 de cet article, auquel on pourra se reporter si nécessaire.

Il sera parfois commode de noter, pour n\geqslant2 et \left(x_{1},\cdots,x_{n}\right)\in\left]0,+\infty\right[^{n}:

    \[A_{n}\left(x_{1},\cdots,x_{n}\right)=\dfrac{x_{1}+\cdots+x_{n}}{n}\]

    \[G_{n}\left(x_{1},\cdots,x_{n}\right)=\left(x_{1}\cdots x_{n}\right)^{1/n}\]

plutôt que simplement A et G. Cette notation un peu épaisse s’avère utile dans un contexte où plusieurs valeurs de n coexistent.

1 – Preuve par convexité

Ce qui suit suppose connue la notion de fonction convexe.

L’inégalité de Jensen, appliquée à la fonction exponentielle, montre que :

    \[\exp\left(\sum_{i=1}^{n}t_{i}z_{i}\right)\leqslant\sum_{i=1}^{n}t_{i}\thinspace\exp\left(z_{i}\right)\]

pour tout entier n\geqslant2, pour tout \left(z_{1},\cdots,z_{n}\right)\in\mathbb{R}^{n} et pour tout \left(t_{1},\cdots,t_{n}\right)\in\left[0,1\right]^{n} vérifiant {\displaystyle \sum_{i=1}^{n}t_{i}=1}.

Maintenant, considérons des réels x_{1},\cdots,x_{n}>0 et choisissons, pour tout i\in\left\llbracket 1,n\right\rrbracket :

    \[z_{i}=\ln\left(x_{i}\right)\qquad\text{et}\qquad t_{i}=\dfrac{1}{n}\]

L’inégalité précédente prend la forme :

    \[\exp\left(\dfrac{1}{n}\sum_{i=1}^{n}\ln\left(x_{i}\right)\right)\leqslant\dfrac{1}{n}\sum_{i=1}^{n}\exp\left(\ln\left(x_{i}\right)\right)\]

c’est-à-dire :

    \[\fcolorbox{black}{myBlue}{$\displaystyle{\left(\prod_{i=1}^{n}x_{i}\right)^{1/n}\leqslant\dfrac{1}{n}\sum_{i=1}^{n}x_{i}}$}\]

2 – Preuve par homogénéité

On procède en deux étapes …

ETAPE 1

On prouve d’abord par récurrence la :

Proposition

Pour tout entier n\geqslant2, si x_{1},\cdots,x_{n}\in\left[0,1\right] sont tels que {\displaystyle \sum_{i=1}^{n}\,x_{i}=1,} alors :

    \[\prod_{i=1}^{n}\,x_{i}\leqslant\frac{1}{n^{n}}\]

Initialisation (n=2) – Soient x_{1},x_{2}\in\left[0,1\right] tels que x_{1}+x_{2}=1. Alors :

    \[x_{1}x_{2}=x_{1}\left(1-x_{1}\right)\leqslant\frac{1}{4}\]

puisque :

    \[\dfrac{1}{4}-x_{1}+x_{1}^{2}=\left(\dfrac{1}{2}-x_{1}\right)^{2}\geqslant0\]

Hérédité – Supposons la propriété vraie au rang n, pour un certain n\geqslant2. Soient alors x_{1},\cdots,x_{n+1} positifs, de somme 1. Il s’agit de montrer que :

    \[\prod_{i=1}^{n+1}x_{i}\leqslant\dfrac{1}{\left(n+1\right)^{n+1}}\]

Si x_{n+1}=1, c’est évident car dans ce cas : \forall i\in\left\llbracket 1,n\right\rrbracket ,\thinspace x_{i}=0. Dans le cas contraire, on observe que :

(1)   \[\prod_{i=1}^{n+1}\,x_{i}=\left(\prod_{i=1}^{n}\,\frac{x_{i}}{1-x_{n+1}}\right)x_{n+1}\left(1-x_{n+1}\right)^{n}\]

Or, d’une part, d’après l’hypothèse de récurrence :

(2)   \[\prod_{i=1}^{n}\,\frac{x_{i}}{1-x_{n+1}}\leqslant\frac{1}{n^{n}}\]

et d’autre part, en posant \varphi_{n}:\left[0,1\right]\rightarrow\mathbb{R},\,t\mapsto t\left(1-t\right)^{n}, on calcule :

    \[\varphi_{n}'\left(t\right)=\left(1-t\right)^{n-1}\left(1-\left(n+1\right)t\right)\]

d’où :

(3)   \[\max_{t\in\left[0,1\right]}\varphi_{n}\left(t\right)=\varphi_{n}\left(\frac{1}{n+1}\right)=\frac{1}{n+1}\left(1-\frac{1}{n+1}\right)^{n}=\frac{n^{n}}{\left(n+1\right)^{n+1}}\]

La combinaison de \left(1\right), \left(2\right) et \left(3\right) donne la proposition.

ETAPE 2

Considérons un entier n\geqslant2 et des réels a_{1},\cdots,a_{n}\geqslant0. Pour montrer que :

    \[\left(\prod_{i=1}^{n}a_{i}\right)^{1/n}\leqslant\dfrac{1}{n}\sum_{i=1}^{n}a_{i}\]

on distingue deux cas :

  • Si \forall i\in\left\llbracket 1,n\right\rrbracket ,\,a_{i}=0, c’est évident.
  • Si a_{i}>0 pour au moins un indice i\in\left\llbracket 1,n\right\rrbracket , alors en posant {\displaystyle \sigma=\sum_{i=1}^{n}\,a_{i}>0} et {\displaystyle x_{i}=\frac{a_{i}}{\sigma}} pour tout i\in\left\llbracket 1,n\right\rrbracket , on voit que {\displaystyle \sum_{i=1}^{n}\,x_{i}=1} et l’étape 1 s’applique. On obtient :

        \[\prod_{i=1}^{n}x_{i}\leqslant\dfrac{1}{n^{n}}\]

    c’est-à-dire :

        \[\prod_{i=1}^{n}a_{i}\leqslant\left(\dfrac{\sigma}{n}\right)^{n}\]

    d’où la conclusion, en passant aux racines n-èmes.

3 – Preuve par récurrence directe

Remarque

La preuve qui suit fait aussi l’objet de l’exercice n° 9 cette fiche

Pour n=2, l’inégalité \sqrt{a_{1}a_{2}}\leqslant\dfrac{a_{1}+a_{2}}{2} est connue pour a_{1},a_{2}>0. Supposons que, pour un certain n\geqslant2, on ait :

    \[\left(a_{1}\cdots a_{n}\right)^{1/n}\leqslant\dfrac{a_{1}+\cdots+a_{n}}{2}\]

quels que soient a_{1},\cdots,a_{n}\in\left]0,+\infty\right[. Considérons alors a_{1},\cdots,a_{n+1}>0 et notons :

    \[G=\left(a_{1}\cdots a_{n+1}\right)^{1/\left(n+1\right)}\qquad\text{et}\qquad A=\dfrac{a_{1}+\cdots+a_{n+1}}{n+1}\]

Soit a_{i}=A pour tout i\in\left\llbracket 1,n+1\right\rrbracket alors G=A. Supposons désormais que les a_{i} ne soient pas tous égaux à A. Nécessairement :

    \[\exists\left(i,j\right)\in\left\llbracket 1,n+1\right\rrbracket ^{2};\thinspace a_{i}<A<a_{j}\]

Il s’ensuit que \left(A-a_{i}\right)\left(a_{j}-A\right)>0, c’est-à-dire :

(\spadesuit)   \[A\left(a_{i}+a_{j}-A\right)>a_{i}a_{j}\]

Maintenant, on peut supposer sans perte de généralité que i<j et appliquer l’hypothèse de récurrence au n-uplet :

    \[\left(a_{1},\cdots,a_{i-1},a_{i+1},\cdots,a_{j-1},a_{j+1},\cdots,a_{n+1},a_{i}+a_{j}-A\right)\]

ce qui donne \alpha\leqslant\beta avec :

    \[\alpha=\left(a_{1}\cdots a_{i-1}a_{i+1}\cdots a_{j-1}a_{j+1}\cdots a_{n+1}\left(a_{i}+a_{j}-A\right)\right)^{1/n}\]

    \[\beta=\frac{1}{n}\left(a_{1}+\cdots+a_{i-1}+a_{i+1}+\cdots+a_{j-1}+a_{j+1}+\cdots+a_{n+1}+\left(a_{i}+a_{j}-A\right)\right)\]

Or :

    \[\alpha^{n}=\dfrac{G^{n+1}}{a_{i}a_{j}}\thinspace\left(a_{i}+a_{j}-A\right)\]

et :

    \[\beta=\dfrac{1}{n}\left(\left(n+1\right)A-A\right)=A\]

donc :

    \[\dfrac{G^{n+1}}{a_{i}a_{j}}\thinspace\left(a_{i}+a_{j}-A\right)\leqslant A^{n}\]

et a fortiori, d’après \left(\spadesuit\right) :

    \[\dfrac{G^{n+1}}{A}\leqslant A^{n}\]

ce qui donne la conclusion attendue.

4 – La preuve de Cauchy

Dans son cours d’analyse algébrique, publié en 1821, Cauchy explique, entre autres, quelles sont les règles usuelles de manipulation des inégalités. Pour n\geqslant2 et a_{1},\cdots,a_{n}>0, il prouve que :

    \[\left(\prod_{i=1}^{n}a_{i}\right)^{1/n}\leqslant\dfrac{1}{n}\sum_{i=1}^{n}a_{i}\]

en commençant par traiter le cas où n est une puissance de 2 (voir le détail ci-dessous). Ensuite, étant donné un entier n\geqslant2 qui n’est pas une puissance de 2, Cauchy considère un entier naturel k tel que 2^{k}>n, désigne par S la moyenne arithmétique de a_{1},\cdots,a_{n} et applique l’inégalité avec les 2^{k} nombres suivants :

    \[a_{1},\cdots,a_{n},\underbrace{S,\cdots,S}_{2^{k}-n\text{ termes}}\]

ce qui fournit :

    \[a_{1}\cdots a_{n}S^{2^{k}-n}\leqslant\left(\dfrac{a_{1}+\cdots+a_{n}+\left(2^{k}-n\right)S}{2^{k}}\right)^{2^{k}}\]

Comme a_{1}+\cdots+a_{n}=nS, cette inégalité se simplifie pour donner :

    \[a_{1}\cdots a_{n}S^{2^{k}-n}\leqslant S^{2^{k}}\]

c’est-à-dire a_{1}\cdots a_{n}\leqslant S^{n}, comme souhaité.

Détail : les cas des puissances de 2

Notons \mathcal{A}_{n} l’assertion suivante. Quels que soient a_{1},\cdots,a_{2^{n}}>0 :

    \[\left(\prod_{i=1}^{2^{n}}a_{i}\right)^{2^{-n}}\leqslant2^{-n}\sum_{i=1}^{2^{n}}a_{i}\]

On prouve par récurrence que \mathcal{A}_{n} est vraie pour tout n\geqslant1. L’intialisation est en place; c’est toujours la fameuse inégalité :

    \[\sqrt{a_{1}a_{2}}\leqslant\dfrac{a_{1}+a_{2}}{2}\]

Supposons \mathcal{A}_{n} vraie pour un certain n\geqslant1 et donnons-nous a_{1},\cdots,a_{2^{n+1}}>0. Alors (en conservant les notations introduites dans le préambule) :

    \begin{eqnarray*}G_{2^{n+1}}\left(a_{1},\cdots,a_{2^{n+1}}\right) & = & \left[G_{2^{n}}\left(a_{1},\cdots,a_{2^{n}}\right)\,G_{2^{n}}\left(a_{2^{n}+1},\cdots,a_{2^{n+1}}\right)\right]^{1/2}\\& \leqslant & \frac{1}{2}\left[G_{2^{n}}\left(a_{1},\cdots,a_{2^{n}}\right)+G_{2^{n}}\left(a_{2^{n}+1},\cdots,a_{2^{n+1}}\right)\right]\\& \leqslant & \frac{1}{2}\left[A_{2^{n}}\left(a_{1},\cdots,a_{2^{n}}\right)+A_{2^{n}}\left(a_{2^{n}+1},\cdots,a_{2^{n+1}}\right)\right]\\& = & A_{2^{n+1}}\left(a_{1},\cdots,a_{2^{n+1}}\right)\end{eqnarray*}

et l’hérédité est donc établie.

5 – Et la moyenne harmonique ?

En dehors des moyennes arithmétique et géométrique, on définit usuellement la moyenne harmonique de a_{1},\cdots,a_{n}>0. Il s’agit du nombre dont l’inverse est la moyenne arithmétique des inverses. Autrement dit :

    \[H_{n}\left(a_{1},\cdots,a_{n}\right)=\dfrac{n}{\dfrac{1}{a_{1}}+\cdots+\dfrac{1}{a_{n}}}\]

Proposition

Les moyenne arithmétique, géométrique et harmonique de a_{1},\cdots,a_{n}>0 vérifient :

    \[H_n\left(a_1,\cdots,a_n\right)\leqslant G_n\left(a_1,\cdots,a_n\right)\leqslant A_n\left(a_1,\cdots,a_n\right)\]

Soit n\geqslant2 et soient a_{1},\cdots,a_{n}>0. Nous savons (et nous avons prouvé de plusieurs façons) que :

    \[\forall\left(x_{1},\cdots,x_{n}\right)\in\left]0,+\infty\right[^{n},\:G_{n}\left(x_{1},\cdots,x_{n}\right)\leqslant A_{n}\left(x_{1},\cdots,x_{n}\right)\]

Il s’ensuit que :

    \[H_{n}\left(a_{1},\cdots,a_{n}\right)=\dfrac{1}{A_{n}\left(\dfrac{1}{a_{1}},\cdots,\dfrac{1}{a_{n}}\right)}\leqslant\dfrac{1}{G_{n}\left(\dfrac{1}{a_{1}},\cdots,\dfrac{1}{a_{n}}\right)}=G_{n}\left(a_{1},\cdots,a_{n}\right)\]

ce qui donne le résultat.

Signalons une petite amusette au sujet de la moyenne harmonique : un type effectue un trajet aller-retour entre un lieu A et un lieu B. L’aller s’effectue à la vitesse constante v_{a} et le retour s’effectue à la vitesse constante v_{r}. Quelle est, sur l’ensemble du trajet, la vitesse moyenne v ?

Si vous posez la question autour de vous, il y a des chances pour qu’on vous réponde : v=\dfrac{v_{a}+v_{r}}{2}.

Et c’est faux ! La réponse correcte est :

    \[\boxed{v=\dfrac{2}{\dfrac{1}{v_{a}}+\dfrac{1}{v_{r}}}}\]

Explication …

Notons t_{a} et t_{r} les temps mis pour effectuer respectivement l’aller et le retour. En notant d la distance entre A et B, on voit que :

    \[v=\dfrac{2d}{t_{a}+t_{r}}=\dfrac{2d}{\dfrac{d}{v_{a}}+\dfrac{d}{v_{r}}}=\dfrac{2}{\dfrac{1}{v_{a}}+\dfrac{1}{v_{r}}}\]

6 – Un petit exo

Etant donnés quatre nombres réels positifs a,b,c,d tels que abcd=1, on demande de montrer que :

    \[a^{2}+b^{2}+c^{2}+d^{2}+ab+ac+ad+bc+bd+cd\geqslant10\]

Voici deux façons de traiter cette question …

Solution 1

On sait que, pour tout x>0 :

    \[x+\frac{1}{x}\geqslant2\]

Donc ab+cd\geqslant2, ac+bd\geqslant2 et ad+bc\geqslant2.

Par ailleurs, a^{2}+b^{2}\geqslant2ab et c^{2}+d^{2}\geqslant2cd, d’où

    \[a^{2}+b^{2}+c^{2}+d^{2}\geqslant2\left(ab+cd\right)\geqslant4\]

Ainsi

    \[a^{2}+b^{2}+c^{2}+d^{2}+ab+ac+ad+bc+bd+cd\geqslant4+2+2+2=10\]

Cette minoration ne peut d’ailleurs pas être améliorée, car c’est une égalité lorsque a=b=c=d=1.

Solution 2

On applique l’IGA :

    \[\frac{1}{10}\left(a^{2}+b^{2}+c^{2}+d^{2}+ab+ac+ad+bc+bd+cd\right)\geqslant\left(a^{5}b^{5}c^{5}d^{5}\right)^{1/10}=1\]

et voilà 🙂

7 – Application : l’inégalité de Carleman

On doit au mathématicien suédois Torsten Carleman (1892 – 1949) le résultat suivant :

Théorème

Pour toute série convergente à termes strictement positifs {\displaystyle \sum_{n\geqslant1}a_{n}}, la série de terme général \left(a_{1}\cdots a_{n}\right)^{1/n} converge et :

    \[\sum_{n=1}^{\infty}\left(a_{1}\cdots a_{n}\right)^{1/n}\leqslant e\thinspace\sum_{n=1}^{\infty}a_{n}\]

En outre, le facteur e est optimal.

Jolie majoration ! Et il n’est même pas évident que la série apparaissant au membre de gauche soit convergente … En effet, une idée naturelle pour justifier cette convergence serait d’invoquer le principe de comparaison pour les séries à termes positifs :

    \[\forall n\geqslant1,\thinspace\left(a_{1}\cdots a_{n}\right)^{1/n}\leqslant\dfrac{1}{n}\left(a_{1}+\cdots+a_{n}\right)\]

sauf que, si l’on note {\displaystyle S=\sum_{n=1}^{\infty}a_{n}}, le membre de droite est équivalent à \dfrac{S}{n}, qui est le terme général d’une série divergente. Il va donc falloir être plus malin …

On notera G_{n}=\left(a_{1}\cdots a_{n}\right)^{1/n}. Considérons une suite \left(t_{n}\right)_{n\geqslant1} à termes strictement positifs. Pour tout n\geqslant1 :

    \[ G_{n}=\frac{{\displaystyle \left[\prod_{k=1}^{n}\,t_{k}\,a_{k}\right]^{1/n}}}{{\displaystyle \left[\prod_{k=1}^{n}\,t_{k}\right]^{1/n}}}\leqslant\left[\prod_{k=1}^{n}\,t_{k}\right]^{-1/n}\,\frac{1}{n}\,\sum_{k=1}^{n}\,t_{k}\,a_{k}\]

Il en résulte :

    \[\sum_{k=1}^{n}\,G_{k}\leqslant\sum_{k=1}^{n}\,\left(\left[\prod_{i=1}^{k}\,t_{i}\right]^{-1/k}\,\frac{1}{k}\,\sum_{j=1}^{k}\,t_{j}\,a_{j}\right)\]

Donc, après interversion des deux sommes:

    \[\sum_{k=1}^{n}\,G_{k}\leqslant\sum_{j=1}^{n}\,\left(t_{j}\,a_{j}\,\sum_{k=j}^{n}\,\frac{1}{k}\left[\prod_{i=1}^{k}\,t_{i}\right]^{-1/k}\right)\]

Jusqu’ici les t_{n} étaient quelconques. Il est temps d’effectuer un choix judicieux …

On peut les choisir de telle sorte que :

    \[\forall k\in\mathbb{N}^{\star},\,\left[\prod_{i=1}^{k}\,t_{i}\right]^{-1/k}=\frac{1}{k+1}\]

ce qui revient à adopter t_{n}={\displaystyle \frac{\left(n+1\right)^{n}}{n^{n-1}}} pour tout n\geqslant1. On voit alors que :

    \[\sum_{k=1}^{n}\,G_{k}\leqslant\sum_{j=1}^{n}\,\left(t_{j}\,a_{j}\,\sum_{k=j}^{n}\,\frac{1}{k\left(k+1\right)}\right)\]

Or :

    \[\sum_{k=j}^{n}\,\frac{1}{k\left(k+1\right)}=\sum_{k=j}^{n}\left(\dfrac{1}{k}-\dfrac{1}{k+1}\right)=\frac{1}{j}-\frac{1}{n+1}<\frac{1}{j}\]

et donc :

    \[\sum_{k=1}^{n}\,G_{k}\leqslant\sum_{j=1}^{n}\,\frac{t_{j}}{j}\,a_{j}=\sum_{j=1}^{n}\,\left(1+\frac{1}{j}\right)^{j}\,a_{j}<e\,\sum_{j=1}^{n}\,a_{j}\]

En passant à la limite, on obtient l’inégalité de Carleman.

Remarque

En fait l’inégalité de Carleman est stricte. En effet : reprenons au ralenti ce qui vient de se passer …

La majoration précédente prouve que, pour tout n\geqslant1 :

    \[\sum_{k=1}^{n}G_{k}\leqslant e\thinspace\sum_{k=1}^{\infty}a_{k}\]

ce qui montre la convergence de la série {\displaystyle \sum_{n\geqslant1}G_{n}}. Rappelons d’ailleurs que cette convergence n’était pas évidente de prime abord, comme cela a été signalé plus haut. En passant à la limite dans l’inégalité :

    \[\sum_{k=1}^{n}G_{k}\leqslant\sum_{k=1}^{n}\left(1+\dfrac{1}{k}\right)^{k}a_{k}\]

il vient :

    \[\sum_{k=1}^{\infty}G_{k}\leqslant\sum_{k=1}^{\infty}\left(1+\dfrac{1}{k}\right)^{k}a_{k}\]

Et cette dernière quantité est strictement majorée par {\displaystyle e\thinspace\sum_{k=1}^{\infty}a_{k}}.

Terminons avec l’optimalité du facteur e. Pour cela, considérons, pour tout N\in\mathbb{N}^{\star}, la série (harmonique tronquée) de terme général :

    \[a_{n}=\left\{ \begin{array}{ccc}{\displaystyle \frac{1}{n}} & \textrm{si} & 1\leqslant n\leqslant N\\\\0 & \textrm{si} & n>N\end{array}\right.\]

qui est évidemment convergente. Posons, pour tout n\geqslant1 :

    \[g_{n}=\left(\prod_{k=1}^{n}\,a_{k}\right)^{1/n}\]

Alors, pour tout n\leqslant N,\,g_{n}={\displaystyle \frac{1}{\left(n!\right)^{1/n}}} (et g_{n}=0 si n>N). Par ailleurs, on sait (via un corollaire du lemme de Cesàro par exemple) que

    \[$(n!)^{1/n}\sim{\displaystyle \frac{n}{e}\]

Donc, d’après le principe de sommation des relations de comparaisons dans le cas divergent :

    \[\sum_{n=1}^{\infty}\,g_{n}=\sum_{n=1}^{N}\,g_{n}\sim\sum_{n=1}^{N}\,\frac{e}{n}\sim e\ln\left(N\right)\]

Et comme :

    \[\sum_{n=1}^{\infty}\,a_{n}=\sum_{n=1}^{N}\,\frac{1}{n}\sim\ln\left(n\right)\]

on conclut que :

    \[\lim_{N\rightarrow+\infty}\frac{{\displaystyle \sum_{n=1}^{\infty}\,g_{n}}}{{\displaystyle \sum_{n=1}^{\infty}\,a_{n}}}=e\]

Le facteur e dans l’inégalité de Carleman est bien optimal.

Si cet article vous a plu, merci de laisser un petit commentaire 🙂

Précisons que le sujet est très loin d’avoir été épuisé. On pourrait par exemple parler de la moyenne arithmético-géométrique M\left(a,b\right) de deux réels a,b>0. Il s’agit de la limite commune des suites \left(u_{n}\right)_{n\geqslant0} et \left(v_{n}\right)_{n\geqslant0} définies par :

    \[u_{0}=a,\qquad v_{0}=b\]

et, pour tout n\in\mathbb{N} :

    \[u_{n+1}=\dfrac{u_{n}+v_{n}}{2},\qquad v_{n+1}=\sqrt{u_{n}v_{n}}\]

Un prochain article y sera sans doute consacré.

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Cet article a 3 commentaires

  1. Oncle Junior

    (En revanche pas évidente à trouver sans indication l’inégalité de Carleman 😊 !)

  2. Oncle Junior

    Bonjour Monsieur,

    Merci pour ce bel article 😊

    Je trouve la preuve de Cauchy agréable, car élégante et donnant l’impression qu’elle peut se trouver seul, en un temps raisonnable, même après avoir oublié beaucoup de notions !

    Dans la partie 3 après « Nécessairement : » c’est peut-être ai < A < aj à la place de aiA.
    Dans la partie 7, à la fin de l’encadré bleu Remarque, le strictement s’affiche dans son code latex !

    Bonne soirée à vous,
    Fabrice

    1. René Adad

      Merci beaucoup Fabrice, une fois de plus, pour votre retour.
      J’ai mis à jour le texte de l’article.

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