Au sein de l’ensemble
des nombres réels, on distingue le sous-ensemble
des nombres rationnels, c’est-à-dire pouvant s’écrire comme le quotient de deux entiers.
Les réels qui ne sont pas rationnels sont dits irrationnels. Leur ensemble est
le complémentaire de
dans ![]()
L’exemple le plus célèbre de nombre irrationnel est sans conteste
A la section 1, on trouvera la démonstration la plus couramment donnée du fait que
. La section 2 présente une preuve moins connue de ce résultat, qui en outre s’interprète de manière géométrique.
Plus généralement, si
est un entier naturel qui n’est pas un carré parfait, alors
Trois preuves détaillées de cette affirmation seront présentées à la section 3.
Le développement décimal de
commence par
N’est-il pas étrange de penser que, dans cette liste interminable de chiffres, on ne trouvera jamais une séquence, aussi longue soit-elle, qui se répète indéfiniment ? Cette absence de périodicité à partir d’un certain rang n’est pas propre à
: elle est caractéristique des nombres irrationnels (et pas seulement en écriture décimale, mais quelle que soit la base de numération choisie). Plus d’infos à la section 4.
Il est facile de voir qu’il existe une infinité de nombre rationnels, ainsi qu’une infinité de nombres irrationnels. Mais ces deux infinis ne sont pas identiques ! Il existe une différence de « taille » , entre les ensembles
et
: dans le jargon de la théorie des ensembles, on dit qu’ils ne sont pas équipotents. Ceci est commenté à la section 5.
Autre différence notable : ajoutez ou multipliez deux rationnels, vous trouverez un rationnel. Faites de même avec deux irrationnels : impossible de prédire (en général) ce que vous trouverez. Dans certains cas, la réponse n’est même pas connue ! Cet aspect algébrique est effleuré à la section 6.
Les ensembles
et
sont donc bien différents, à divers égards. Ils partagent cependant une propriété commune : ils sont tous deux « denses » dans
Cela signifie que tout nombre réel peut être approché d’aussi près qu’on le désire par des rationnels … et aussi par des irrationnels. Pour le dire autrement, ces deux espèces de nombres s’entrelacent à toutes les échelles, dans la trame des nombres réels. La section 7 précise le sens de cette notion de densité.
Enfin, étant donné un nombre réel, la question de sa nature (rationnelle ou irrationnelle) est souvent difficile d’accès, voire hors de portée des connaissances actuelles. La section 8 donne quelques bribes d’information à ce sujet.
L’étude des nombres irrationnels soulève une foule d’autres questions passionnantes : par exemple, celle de l’approximation diophantienne. Mais pour que ce texte reste accessible aux personnes non initiées, nous n’irons pas au-delà des quelques points énumérés plus haut.
1 – Une preuve très classique
Par définition,
désigne l’unique réel positif dont le carré est égal à
L’unicité est facile à voir : si
vérifient
et
alors
c’est-à-dire
et donc
puisque
L’existence peut être obtenue avec le théorème des valeurs intermédiaires, appliqué à
Cette fonction est continue sur l’intervalle
vérifie
et
d’où l’existence d’un réel
tel que ![]()
Pour montrer que
on raisonne par l’absurde. Supposons qu’il existe
tels que :
![]()
(
) ![]()
Tout ceci prouve que
est un nombre irrationnel. Cette démonstration, qu’on peut qualifier d’arithmétique (puisqu’elle fait intervenir de manière cruciale une question de parité donc de divisibilité), se généralise : on le verra à la section 3.
En attendant, voici une autre preuve, dans un style différent …
2 – Une preuve moins classique, mais plus géométrique
Supposons l’existence d’entiers
tels que
Choisissons en outre
le plus petit possible. Vu que
on constate que
Posons
et
Ces deux entiers naturels non nuls vérifient :

Supposons qu’un domaine
du plan s’écrive de deux manières comme l’union quasi-disjointe de deux sous-domaines (ceci signifie que l’intersection est supposée d’aire nulle; l’aire de l’union est donc égale à la somme des aires) :
![]()
![]()
(1) ![]()
![]()
(2) ![]()
![]()
![]()

Décomposons le carré bleu en deux sous-domaines, de deux manières :


Le résultat précédent s’applique puisque :
![]()

Autrement dit : ![]()
Il existe deux façons d’exprimer en quoi cette construction apporte une contradiction. Soit, comme expliqué au début de cette section, on considère
tel que
avec
minimal et l’on se retrouve avec le couple
qui vérifie
avec
Soit on ne suppose pas
minimal, mais l’on poursuit indéfiniment cette construction. Il apparaît ainsi une suite strictement décroissante d’entiers naturels, ce qui constitue une contradiction (puisqu’il n’existe aucune telle suite !).
3 – Généralisation : irrationalité de √n
Plutôt que de nous limiter à l’irrationalité de
soyons plus ambitieux et montrons le :
Théorème
Pour tout entier naturel
qui n’est pas un carré parfait, le réel
est irrationnel.
Selon ce théorème, les nombres :
![]()
La première repose sur le théorème fondamental de l’arithmétique, qui stipule que tout entier plus grand que 1 se décompose, de manière unique, en produit de facteurs premiers.
La seconde s’appuie sur le célèbre « test des racines rationnelles », dont on trouvera l’énoncé dans cet article.
La troisième, carrément astucieuse, ressemble un peu à la preuve de la section 2 : en supposant
on construit une partie non vide
de
puis un entier qui appartient à
tout en étant strictement plus petit que le plus petit élément de
(ce qui est évidemment absurde !).
Preuve 1 (cliquer pour déplier / replier)
Supposons qu’il existe
tels que
Comme
n’est pas un carré parfait, alors
n’est pas un entier, donc
et, du coup,
On peut donc décomposer
et
en produits de facteurs premiers :
![Rendered by QuickLaTeX.com \[a=\prod_{i=1}^{r}p_{i}^{\alpha_{i}}\qquad b=\prod_{i=1}^{r}p_{i}^{\beta_{i}}\]](https://math-os.com/wp-content/ql-cache/quicklatex.com-8817be628a2403d80b315ec8d583104e_l3.png)
![Rendered by QuickLaTeX.com \[n\prod_{i=1}^{r}p_{i}^{2\beta_{i}}=\prod_{i=1}^{r}p_{i}^{2\alpha_{i}}\]](https://math-os.com/wp-content/ql-cache/quicklatex.com-912eddd3e1c642b2634f6d521550cb3d_l3.png)
Preuve 2 (cliquer pour déplier / replier)
On rappelle (test des racines rationnelles) que si
si
et si l’équation
![]()
![]()
![]()
Preuve 3 (cliquer pour déplier / replier)
Dans ce qui suit, on note
la partie entière du nombre réel
Soit
qui n’est pas un carré parfait. Supposons
L’ensemble ![]()
est alors non vide, donc possède un plus petit élément, noté
Posons :
![]()
- D’une part,
n’est pas un carré parfait, d’où
et donc 
- D’autre part :
et donc 
- En outre,
est entier (différence de deux entiers). - Enfin :

est donc un élément de
qui est strictement inférieur au plus petit élément de
, ce qui est absurde.
4 – Caractérisation des rationnels par leur développement décimal
Le développement décimal du rationnel
est :
![]()

La séquence 142857 se répète indéfiniment et, pour cette raison, le développement est qualifié de périodique. Autre exemple :
![]()
En fait, ces deux exemples ne constituent pas des cas isolés. Ils sont caractéristiques du développement décimal illimité d’un rationnel.
Vous pourriez objecter que le développement décimal de certains rationnels n’est pas illimité, comme par exemple :
![]()
![]()

Réciproquement, supposons que le développement décimal d’un réel
soit périodique. Afin de simplifier la présentation, contentons-nous de traiter l’exemple de :
![]()
![]()
![]()
![]()
![]()
![]()
5 – Un infini plus gros que l’autre
Il existe évidemment une infinité de nombres rationnels, à commencer par les entiers !
Il existe aussi une infinité d’irrationnels : pour le voir, on peut considérer les nombres réels de la forme
avec
Ces nombres sont tous irrationnels : voir section 6.
Brefs, les ensembles
et
sont tous deux infinis. On peut alors se demander si ces deux infinis sont de même « taille », c’est-à-dire (pour le dire de manière précise) si
et
sont équipotents. Rappelons que deux ensembles sont dits équipotents lorsqu’il existe une bijection de l’un vers l’autre.
On sait que
est dénombrable, c’est-à-dire équipotent à
: voir par exemple cet article.
Notons
une bijection et supposons qu’il existe une bijection
L’application
![]()
Bref :
et
ne sont pas équipotents.
Allons plus loin … Une question se pose : existerait-t-il un sous-ensemble infini de
qui ne soit équipotent ni à
ni à
? Au tout début du XXème siècle, Cantor pensait que non : il formula ainsi la fameuse « hypothèse du continu ». Mais il ne parvint pas à la démontrer. Plus tard, en 1938, Gödel prouva que l’hypothèse du continu n’est pas réfutable dans le cadre de ZFC (axiomes de Zermelo-Fraenkel + axiome du choix). Encore plus tard, en 1963, Paul Cohen prouva qu’elle n’est pas non plus démontrable dans ZFC. Il s’agit donc d’un énoncé indécidable dans le cadre de cette théorie ! Si l’on osait la comparaison avec un jeu de société, tout se passe comme si l’on se trouvait face à une configuration pour laquelle aucune règle n’a été prévue : on peut soit choisir d’ajouter une règle autorisant une certaine action, soit décider d’interdire celle-ci.
6 – Rationalité et Opérations
Pour tout couple
de nombres rationnels, si l’on pose
![]()
![]()
![]()
En langage savant,
est un « sous-corps » de
En revanche, l’ensemble
des irrationnels présente une forme d’instabilité vis à vis de ces opérations : lorsqu’on ajoute ou qu’on multiplie deux irrationnels, on peut obtenir, selon le cas, un rationnel ou un irrationnel. Examinons le cas de l’addition : de toute évidence,
et
sont irrationnels et leur somme est nulle … donc rationnelle ! Quant à
et
(ce n’est pas une faute de frappe : on choisit volontairement deux fois le même), ils sont tous deux irrationnels, tout comme leurs somme. Et pour la multiplication, ce n’est pas plus difficile :
tandis que
.
Ces exemples étant triviaux, examinons la somme des irrationnels
et
et prouvons qu’elle est irrationnelle. Si l’on note
alors
donc
Autrement dit,
est une solution de l’équation :
![]()
Ajoutons que si
et si
alors
En effet, si
était rationnel, et vu que la différence de deux rationnels est un rationnel, on aurait :
![]()
Nettement plus intéressant : l’un au moins des nombres
et
est irrationnel.
Afin de prouver cela, observons que
et
sont les coefficients du polynôme
Si ces trois nombres étaient rationnels, alors les deux racines de
seraient des nombres algébriques : mais ceci contredit le (difficile) théorème de Hermite, selon lequel
est transcendant (c’est-à-dire : n’est racine d’aucun polynôme non nul à coefficients entiers) ! Et comme
est rationnel, on obtient la conclusion annoncée.
Etonnament, la nature (rationnelle ou irrationnelle) de
et de
reste inconnue à ce jour : on ne sait trancher ni pour l’un, ni pour l’autre !
7 – Deux parties denses
Si l’on veut trouver une suite de nombres rationnels qui converge vers
c’est facile : il suffit de considérer pour tout
le nombre obtenu en interrompant le développement décimal de
juste après le
ème chiffre qui suit la virgule. Si l’on note
ce nombre alors :
![]()
![]()
![]()
Etant donné
posons pour tout
:
![]()
![]()
![]()
![]()
Ainsi, tout réel est la limite d’une suite de nombres rationnels. On exprime cela en disant que
est une partie dense de ![]()
On peut facilement en déduire que
est aussi une partie dense de
En conservant les notations précédentes, il suffit de considérer la suite de terme général :
![]()
8 – Des questions non (encore) résolues
Savoir si un nombre réel donné est rationnel ou non est une question souvent difficile. Bien souvent, on ne sait d’ailleurs pas y répondre avec les connaissances actuelles. Voici trois exemples parmi les plus célèbres :
Exemple 1
On s’interroge sur la nature (rationnelle ou irrationnelle) des valeurs de la fonction zeta (
) de Riemann aux entiers impairs :
![Rendered by QuickLaTeX.com \[\zeta\left(2p+1\right)=\sum_{n=1}^{+\infty}\dfrac{1}{n^{2p+1}}\]](https://math-os.com/wp-content/ql-cache/quicklatex.com-d1c402fc7a927c545299b0ee4042788b_l3.png)
Exemple 2
La constante de Catalan :
![Rendered by QuickLaTeX.com \[G=\sum_{n=0}^{+\infty}\dfrac{\left(-1\right)^{n}}{\left(2n+1\right)^{2}}\simeq0,915965594\cdots\]](https://math-os.com/wp-content/ql-cache/quicklatex.com-ac3424612cc6592f710edd0517dfcdce_l3.png)
![]()
Exemple 3
La constante d’Euler (ou d’Euler-Mascheroni) est définie par :
![]()
Il a été démontré que si
était un rationnel, son dénominateur comporterait plus de 240000 chiffres ! Evidemment, c’est impressionnant, mais cela ne prouve rien …
On définit la constante d’Euler-Gompertz :
![]()

