L’objet de cette note est de répondre à une question récemment posée par deux de mes étudiants de MPSI (promotion 2025-26).
1 – Le contexte
Nous venions de traiter en classe l’exercice suivant, qui est très classique :
Exercice
On considère le
espace vectoriel
des applications continues de
dans
que l’on munit du produit scalaire défini par :
![]()
![]()
![]()
Cet exercice se présente naturellement dans un cours sur les espaces préhilbertiens réels. On démontre en effet le résultat fondamental suivant :
Théorème de réprésentation des formes linéaire
Soit
un espace vectoriel euclidien (donc : de dimension finie, muni d’un produit scalaire). Alors l’application
![]()
Ce théorème est facile à établir :
- L’application
est d’évidence linéaire (en raison de la bilinéarité du produit scalaire). - Si
est la forme linéaire nulle, alors en particulier
d’où
Ainsi
est injective. - D’après le corollaire du théorème du rang,
est aussi surjective : c’est un isomorphisme.
Cet isomorphisme est parfois qualifié de « canonique », ce qui signifie qu’on peut le décrire sans faire référence à aucune base : la seule existence préalable du produit scalaire permet de construire
Telle n’est pas la situation en général : si
sont deux
espaces vectoriels « abstraits » de même dimension finie
alors la seule manière de construire un isomorphisme
consiste précisément à choisir une base
de
une base
de
et à considérer l’unique application linéaire
telle que
Un tel isomorphisme est alors « non-canonique », au sens précédent.
Signalons aussi que ce théorème est une version particulière (limitée à la dimension finie) du célèbre théorème de représentation de Riesz, selon lequel les seules formes linéaires continues sur un espace de Hilbert
sont les
pour
Le théorème de Riesz montre que tout espace de Hilbert est canoniquement isomorphe à son dual topologique (c’est-à-dire : l’espace des formes linéaires continues sur
et, de plus, que cet isomorphisme est isométrique.
Passons à la résolution de l’exercice.
2 – L’exercice
Cet exercice fournit un exemple de forme linéaire sur un espace préhilbertien de dimension infinie, qui n’est pas du type ![]()
On va raisonner par l’absurde et supposer l’existence de
vérifiant :
({\ensuremath{\star) ![]()
![]()
![]()
Cette solution percutante n’est pas la seule. Voici un autre point de vue …
Considérons la suite d’applications
avec, pour tout
:
![]()

S’il existait
vérifiant
on aurait en particulier :
![]()
![Rendered by QuickLaTeX.com \[\left|\int_{0}^{1}a\left(t\right)\thinspace\max\left(1-nt,0\right)\thinspace dt\right|\leqslant\int_{0}^{1/n}\left|a\left(t\right)\right|\thinspace dt\leqslant\dfrac{1}{n}\left\Vert a\right\Vert _{\infty}\underset{n\rightarrow+\infty}{\longrightarrow}0\]](https://math-os.com/wp-content/ql-cache/quicklatex.com-b30603c7974d3d659fada5a7582adb21_l3.png)
Remarque
On observe au passage que la forme linéaire
est discontinue (
étant muni de la norme euclidienne); en effet :
![Rendered by QuickLaTeX.com \[\dfrac{\left|L\left(f_{n}\right)\right|}{\left\Vert f_{n}\right\Vert }=\dfrac{1}{\sqrt{\int_{0}^{1/n}\left(1-nt\right)^{2}\thinspace dt}}=3n\longrightarrow+\infty\]](https://math-os.com/wp-content/ql-cache/quicklatex.com-872642e27cbf67ea77fc0bb08b2f4e82_l3.png)
Venons-en maintenant à la question posée par mes étudiants.
3 – La question
On considère toujours l’espace
ainsi que la forme linéaire
mais on se permet de modifier le produit scalaire en vigueur sur ![]()
Question
Existe-t-il un produit scalaire
sur
et une application
tels que
?
De manière étonnante, la réponse est affirmative !
Il suffit de poser, pour tout
:
![]()
Puis, en choisissant pour
l’application constante
on constate que :
![]()
4 – Généralisation
Ce qui s’est produit à la section précédente n’est pas un phénomène isolé. En réalité, étant donnés un
espace vectoriel
de dimension et une forme linéaire
sur
on peut toujours trouver un produit scalaire « ad hoc » (d’où le titre de cette note …) sur
ainsi qu’un vecteur
tels que ![]()
Si
est la forme linéaire nulle, il n’y a rien à démontrer (tout produit scalaire convient et l’on choisit
Supposons donc ![]()
Le noyau de
est un hyperplan de
Choisissons un vecteur
tel que
Comme
on sait que :
![]()
Pour tout
on peut décomposer
et
selon la somme directe :
![]()
![]()
![]()
![]()
5 – Un dernier mot
En examinant attentivement la preuve ci-dessus, on observe qu’elle repose notamment sur l’existence, pour tout
espace vectoriel
d’un produit scalaire sur ![]()
Cette existence ne soulève aucune difficulté en dimension finie. En effet, étant donnée une base
de
il suffit de poser pour tout
:
![Rendered by QuickLaTeX.com \[\varphi\left(x,y\right)=\sum_{i=1}^{n}x_{i}y_{i}\]](https://math-os.com/wp-content/ql-cache/quicklatex.com-c685cc9c8502d243dc7e7eaad73c4bc7_l3.png)
Mais en dimension infinie, ce n’est plus aussi simple : on a besoin de l’axiome du choix !
Avec l’axiome du choix, on démontre l’existence d’une « base de Hamel », c’est-à-dire d’une famille
de vecteurs de
telle que tout
puisse s’écrire, de manière unique, comme une combinaison linéaire d’un nombre FINI des
On formule généralement cela en disant que tout
peut s’écrire, d’une seule façon, sous la forme :
![]()
Il suffit alors de poser, pour tout
:
![]()

